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L'architecture d'aprèsTélétravail, poursuite des études et gestion des chantiers à distance, l'organisation que les agences d'architecture expérimentaient en temps de confinement n'a pas tout à fait pris fin le 11 mai. Elle pourrait bien préfigurer le métier d'architecte de demain, non sans compter quelques limites.
People working © Lyncconf Games (CC BY 2.0)
People working © Lyncconf Games (CC BY 2.0)
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« Test de résilience grandeur nature pour nos sociétés, et notamment pour nos villes », selon l'analyse faite par Olivier Hamant et David Vallat dans Le Monde, la crise sanitaire a aussi soumis les concepteurs de nos villes à rude épreuve. Télétravail, arrêt et reprise des chantiers, et semblant d'une émulation collective recréée via des outils numériques, le confinement a forcé la profession à repenser ses habitudes et son fonctionnement pour se réorganiser à distance et dans l’urgence.

À la clé, les fameuses «charrettes» chacun chez soi pour certains, une meilleure concentration sur le temps de production pour d’autres et une reconsidération du télétravail sous l'angle du collectif qui permettrait notamment de limiter les déplacements et le temps passé dans les transports. Une telle période pourrait-elle finalement amener les architectes à repenser, sur le long terme, leurs modes d'organisation à l'heure où certains reprennent le chemin de leurs agences et d'autres continuent de privilégier le télétravail ?

Concentrated at work © Lyncconf.com (CC BY 2.0)

Quand plusieurs d'entre eux appellent à repenser notre habitat et nos villes — parce qu'ayant largement prouvé leurs limites en période de confinement —, d'autres invitent à réinventer leur métier, faire moins mais mieux, prendre le temps, « faire défiler le paysage » et renouer avec les pratiques constructives pour enfin « dessiner le monde de demain. »

À travail flexible, outils flexible ?

Retour en arrière. Lundi 16 mars, 20h. À l'heure où le président de la République s'exprime en direct, les 80 salariés de l'agence PCA-Stream basée à Paris sont déjà chez eux, leur poste de travail équipé par le service informatique. Philippe Chiambaretta, directeur de l'agence, revient sur cet événement.

« Je ne peux pas dire que nous étions prêts à faire face à une situation de pandémie évidemment, mais nous avons, sur les deux dernières années, massivement investi dans les infrastructures informatiques nous permettant d'équiper les postes de travail correctement pour que chacun puisse travailler à distance en ayant accès au serveur. » Invité à passer à l'agence dès le dimanche précédent l'annonce, chaque salarié repartit ainsi avec son unité centrale, un écran et un clavier si nécessaire et ce, pour toute la durée du confinement.

À quelques kilomètres de là, Jérémy Germe co-dirige la structure Pseudonyme Architecture avec Chloé Thomazo. Bien que les bureaux de leur agence soient très spacieux, ils ont dû eux aussi s'activer pour organiser le travail à domicile de leurs collaborateurs. « Nous avions pris une bonne décision bien avant le confinement, qui est celle d'investir dans une flotte d'ordinateurs portables raccordés à des écrans. Ce qui permet finalement de déconnecter facilement notre matériel et d'avoir accès à nos dossiers n'importe où. »

Une souplesse bienvenue à l'heure où, à peine un mois après le déconfinement, l'organisation du télétravail suscite des interrogations chez bon nombre de salariés et y compris en agence d'architecture. « On s'adaptera en fonction des collaborateurs mais c'est vrai que le télétravail est un véritable sujet après l'avoir expérimenté pendant plus de deux mois », confirme Jérémy Germe qui envisage désormais un retour progressif de toute l'équipe dans les locaux de son agence.

Reconsidérer le télétravail

«Progressif» est d'ailleurs un mot partagé par toute la profession. Directeur de projet chez 2Portzamparc, Thierry Damez-Fontaine raconte l'organisation mise en place dans son agence à compter du 11 mai. « Dès qu'on a pu rapatrier les concours, on l'a fait et petit à petit on fait rentrer les autres collaborateurs en fonction de l'évolution de la situation sanitaire. On est dans une période assez souple où beaucoup de parents n'ont pas de solution pour la garde d'enfants, ce genre de choses. On s'adapte en fonction de chaque projet. »

Considéré comme «inhabituel», «pas naturel», ou encore «vécu comme un frein à la production», le télétravail dans les agences d'architecture sera-t-il alors amené à perdurer ? Pour Thierry Damez-Fontaine, le télétravail pourrait être reconsidéré dans l'organisation quotidienne des agences, notamment au regard de la gestion de projets à l'étranger que mène son agence depuis de nombreuses années.

« On travaille dans beaucoup de pays du monde, et notamment en Chine où deux de nos chantiers sont en cours. On a toujours eu pour habitude de communiquer via les outils numériques, ou de faire des présentations de projet en visioconférence et ça fonctionne très bien. »

service-design-39 © Tobias Toft (CC BY 2.0)

Même constat du côté de Philippe Chiambaretta qui explique « avoir eu recours aux visioconférences dans le cadre de projets menés à l'étranger », ce qui pourrait à l'avenir se généraliser pour des projets conçus sur le territoire français. « Pour une réunion à Lille ça nous arrivait de prendre le train aller-retour dans la demi-journée pour une rencontre de quelques heures. À l'avenir, on pourrait changer nos habitudes et plutôt privilégier la visioconférence », affirme-t-il. Un gain de temps, d'argent et une réflexion sur l'impact écologique des déplacements professionnels — souvent de longues distances pour une très courte durée.

Quand les mots ne suffisent pas

L'architecte pose toutefois une limite à ce type d'outils. « On ne peut pas généraliser l’idée de réaliser des projets d’architecture à distance demain. Le fait d'être réunis et de partager une même énergie est nécessaire pour favoriser la créativité, assure-t-il, il faut distinguer les réunions en présence utiles des autres. »

Même son de cloche du côté de plus petites agences comme l'Atelier Aïno basé à Marseille, dont Élise Giordano est co-fondatrice. « Côté organisation et production tout s'est très bien passé. On avait déjà cette flexibilité, de pouvoir aisément travailler depuis chez nous grâce à un logiciel de partage des projets. Au moins en étude, nos outils numériques ne nous ont pas freiné dans notre production. »

Bien au contraire, elle raconte avoir bénéficié de « plus de temps à consacrer à la production. En tant que dirigeante, il y a des fonctions supports à assumer et le fait de faire une pause dans ces démarches nous a chacune permis d'être plus efficace et de pouvoir avancer et approfondir les éléments sur lesquels nous travaillions déjà avant le confinement. »

Avec l'avantage de n'être pas « tout le temps déconcentrée au bureau», cette organisation à domicile a, selon elle, aussi amené son lot d'inconvénients au premier rang desquels l'énergie et l'ambiance partagées au bureau, « des éléments qui se transmettent par le métalangage tout simplement du fait d'être dans la même pièce » et qui manque lorsqu'on travaille seul, à domicile.

« Whereby, Zoom, Skype et compagnie, ce sont des outils performants, concède Jérémy Germe, mais il y manque la possibilité de dessiner le petit croquis ou le petit schéma sur un coin de feuille de papier, il manque la spontanéité et la petite annotation qui résout les problèmes quand les mots ne suffisent pas. » Pour Philippe Chiambaretta, « il y a du bon et du mauvais à retenir de cette période et notamment le fait de pouvoir reconsidérer le télétravail comme une mission collectivemais l'aspect relationnel de notre métier ne disparaitra pas avec le Covid-19. »

Et après ?

Tandis que la reprise des chantiers s'organise partout en France, l'activité des architectes reprend elle aussi, progressivement. Inhérente à la profession, la situation d'incertitude des agences, dépendantes de cycles économiques et politiques, s'est toutefois vue accentuée par la crise sanitaire.

« Les projets, sans être annulés ont pour beaucoup été repoussés, explique Thierry Damez-Fontaine, la question est de savoir si certains pourront reprendre avant l'été. » Une reprise des projets à laquelle s'ajoute l'émergence de nouvelles réflexions sur la conception de nos villes, formulées par de nombreux architectes et urbanistes en réponse à l'appel à contribution lancé par le Pavillon de l'Arsenal intitulé Et demain, on fait quoi ?

View from the Stasi museum © astrid westvang (CC BY-NC-ND 2.0)

Parmi plus de 200 contributions qui appellent entre autres à «considérer le logement comme un bien de première nécessité», «rénover, réhabiliter, restructurer, reconvertir...» ou encore «contrecarrer l'obsolescence programmée de nos villes», on retiendra notamment la prise de position de l'architecte Shama Boudhabhay, pour qui « l’architecte en tant que concepteur, créateur, bâtisseur, constructeur, se doit d’intégrer [le fait d'expérimenter et de faire du chantier un lieu de friction et d'échange, tout en sachant se focaliser sur la production graphique et la conception] à sa matrice de projet. S’impose alors aux architectes, le faire, et pas juste le penser. L’architecte doit prendre part activement au faire différemment, à l’exploration, à l’expérimentation  afin de renforcer sa position dans l’acte de bâtir. »

Marie Crabié
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