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ExpositionÀ l'heure du dérèglement climatique et de la pandémie de Covid-19, deux expositions*, au MUS de Suresnes et au Pavillon de l'Arsenal à Paris, s'attèlent à rappeler le dessein de l'architecture : protéger l'homme des excès climatiques au-delà d'enjeux esthétiques, culturels ou politiques.
View from Promenade Plantée © Andrea Schaffer (CC BY 2.0)
View from Promenade Plantée © Andrea Schaffer (CC BY 2.0)
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Lundi, 8h. Sur le boulevard de Strasbourg à Paris, une vingtaine de cyclistes dévale la piste cyclable qui relie désormais Gare de l'Est à la Seine. Chacun y va de son pas : quand certains entreprennent de doubler une file hésitante, d'autres sont à la traine, subissant l'assistance électrique récalcitrante de leur vélo ou trotinette.

Au passage piéton, une foule attend son tour tandis que les automobilistes remontent la rue frénétiquement avant de s'entasser à l'un des 15 feux rouges installés sur cette artère. Depuis l'été 2020, et les derniers tracés de la piste cyclable, ils se sont encore multipliés. Mais bien loin de se limiter à cette partie engorgée de la ville, le phénomène s'étend à toute la capitale qui à l'issue du confinement, ouvrait près de 50 kilomètres supplémentaires de pistes destinées aux mobilités douces.

A Paris bike lane © Kin Mun Lee (CC BY-NC-ND 2.0)

L'objectif : désengorger les transports publics, lieux fermés propices à la propagation de la Covid-19 mais aussi réduire la circulation automobile pour de courts trajets. Si d'aucuns considéraient la politique de la maire socialiste Anne Hidalgo opportuniste à l'heure des élections municipales, la volonté affichée de favoriser les mobilités douces sur le modèle de villes comme Amsterdam ou Copenhague ne concerne pourtant pas que la capitale, mais s'inscrit dans une tendance globale pour sortir les grandes villes européennes du «tout-voiture».

«Le défi sanitaire est venu s'ajouter aux multiples autres auxquels les villes vont devoir faire face dans les prochaines années [...] qui impliquent d’aborder la ville de manière holistique», estimait Philippe Clergeau, spécialiste de la biodiversité en ville interrogé par le quotidien La Croix en juin dernier. «Pas seulement à travers le prisme de l’architecture, mais bien de toutes les dimensions de nos vies : le travail, la mobilité, la solidarité, la culture, la consommation, etc.»

Les raisons d'être de l'architecture

Le travail, la mobilité, la solidarité, la culture : ces dimensions, l'architecture les a-t-elle elle-même occultées au profit de symboles — ce goût du «geste architectural» — ces dernières décennies ? Assurément oui, à en croire l'architecte suisse et docteur en architecture Philippe Rahm pour qui «la pensée postmoderne de la seconde moitié du XXe siècle explique essentiellement l'architecture d'un point de vue culturel, linguistique, humain, excluant de fait les phénomènes naturels.»

Pourtant, en remontant bien plus loin dans le temps, l'architecture répond à une histoire dite «naturelle», pensée comme un ensemble de constructions physiologiques qui, de prime d'abord, protège l'homme des excès climatiques : le chaud, le froid, la faim, les épidémies. C'est notamment ce que nous apprennent les recherches de Philippe Rahm présentées actuellement au Pavillon de l'Arsenal dans l'exposition — et catalogue du même nom — Histoire naturelle de l'architecture. Comment le climat, les épidémies et l'énergie ont façonné la ville et les bâtiments.

Exposition Histoire naturelle de l'architecture au Pavillon de l'Arsenal © Salem Mostefaoui

Des recherches longues de trois ans dont la pertinence résonne actuellement avec force, tant les défis naturels auxquels nous devons faire face aujourd'hui se multiplient. Si l'on s'étonnait, en juin dernier, de voir nos boulevards re-dessinés en quelques semaines pour faire cohabiter piétons, automobilistes et cyclistes, c'était pourtant pour répondre à un besoin de l'homme, à un instant T. Bien au-delà d'enjeux esthétiques, culturels et politiques, c'est ainsi à l'aune de ces besoins, évolutifs au fil des siècles, que s'est formée l'architecture.

Depuis la nécessité de garder la température de notre corps à 37°C, jusqu'à la conception des premières villes comme «simple grenier à blé» en passant par l'obsession du mouvement moderne pour la couleur blanche ou encore la construction des églises comme lieux publics capables de garder la fraîcheur en été, chaque décision architecturale répond d'abord à un besoin. «On revient, dans un contexte de dérèglement climatique, aux fondamentaux de l’architecture, à ses aspects constitutifs, sa raison d’être première pour en comprendre les raisons», détermine ainsi Philippe Rahm dans le cadre de son exposition.

L'hygiène dans la ville

Hasard du calendrier, le musée d'histoire urbaine et sociale de Suresnes (MUS) présente en parallèle cette saison, l'exposition C'est du propre! qui nous rappelle comme les objectifs de salubrité ont façonné l'urbanisme depuis le XVIIIe siècle. "De l'eau, de l'air, de l'ombre" disait le préfet Claude Philibert Berthelot de Rambuteau, déjà en 1832 pour endiguer l'épidémie de choléra — que l'on apprend, au Pavillon de l'Arsenal, provenir de l'éruption du volcan Tambora en Indonésie — qui ravage alors les populations du centre de la capitale. Cette politique aura notamment pour effet de favoriser la construction de fontaines à Paris, d'introduire les parcs en ville et plus tard, d'élargir la voierie pour «faire entrer la lumière dans les logements».

Ilot ouvert dans la cité-jardins de Suresnes, photographie anonyme, tirage sur papier, 2è quart du XXè siècle, coll. MUS – Musée d’Histoire Urbaine et Sociale de Suresnes

Bon nombre d'architectes hygiénistes du début du XXe siècle poursuivent en effet cet objectif, au premier rang desquels Adolphe-Augustin Rey et Henri Provensal à l'origine de projets de Cité-Jardins et de premiers bâtiments d'Habitations à Bon marché (HBM) en ceinture de Paris, ou encore Henri Sauvage à qui l'on doit le concept d'immeuble à gradin. «Tous ces projets ont pour objectif de faire entrer un maximum d'air dans les bâtiments, de former un couloir aérien», renchérit la co-commissaire de l'exposition Noëmie Maurin-Gaisne.

Un retour au réel

Pourtant, depuis la 2nde Guerre mondiale, alors que l'architecture pour ses qualités thermiques a perdu de son sens — notamment par la démocratisation du chauffage dans les habitations et le développement progressif de l'air conditionné — et que les antibiotiques et vaccins se généralisent, «les êtres humains se voient libérés des soucis de santé qui avaient forgé les principes urbains depuis le XIXe siècle», remarque Philippe Rahm :

“L'architecture pourra alors se concentrer sur des valeurs d'images symboliques ou culturelles et d'usages sociaux plutôt que sur des valeurs sanitaires et climatiques.”

Forêt urbaine. Ōtemachi, Tokyo (Japon), Michel Desvigne, paysagiste, 2009-2013. © MDP Michel Desvigne Paysagiste © 45g Photography

Après les constats, l'exposition du Pavillon de l'Arsenal se concentre sur les réponses à apporter à la crise désormais. Selon le spécialiste, l'architecture pourrait bien constituer l'une des clés de l'équation, «le secteur du bâtiment émettant au niveau globale 39% du CO2 responsable du dérèglement climatique». Depuis la nécessité d'isoler thermiquement les bâtiments jusqu'aux alternatives à l'énergie pétrolière, les recommandations de Philippe Rahm incitent ainsi à aller de l'avant plus qu'elles ne jettent la pierre au secteur.

Plus qu'un événement isolé, la crise du coronavirus en plus des catastrophes naturelles diverses qui se multiplient dans le monde doivent nous permettre, selon l'architecte «un retour au réel» et de nous rappeler que «l'homme reste un singe nu qui ne survit que grâce à la technique. Dès lors, c'est une formidable opportunité d'un nouveau contrat social, avance-t-il, à la fois entre les êtres humains mais aussi avec le non humain, un contrat naturel.»

*Cet article était initialement publié le 27 octobre, avant que ne soit prononcé un confinement à l'échelle national à compter du 30 octobre 2020. En conséquence, les deux lieux d'expositions cités dans l'article sont fermés jusqu'à nouvel ordre.

Marie Crabié
Dans l'agenda
Du vendredi 16 octobre 2020 au dimanche 6 juin 2021
Exposition C'est du propre! L'hygiène et la ville depuis le XIXe siècle
Musée d’Histoire Urbaine et Sociale (MUS)
1 Place de la Gare de Suresnes Longchamp, 92150 Suresnes
C’est du propre ! retrace depuis le XIXe siècle l’histoire de l’hygiénisme urbain : une sérieuse affaire de santé publique qui a structuré notre environnement et fait écho à bien des préoccupations actuelles…
Du samedi 24 octobre 2020 au dimanche 28 février 2021
Histoire naturelle de l'architecture. Comment le climat, les épidémies et l'énergie ont façonné la ville et les bâtiments
Le Pavillon de l'Arsenal
21, boulevard Morland, 75004 Paris
L’histoire de l’architecture et de la ville, telle que nous la connaissons depuis la seconde moitié du XXe siècle, a le plus souvent été relue sous les prismes politique, social et culturel, oubliant les raisons physiques, climatiques ou sanitaires qui l’ont pourtant fondée, de l’aménagement urbain à la forme des bâtiments.