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ReconfinementAprès une première expérience au printemps pour nombre d'architectes qui ne s'étaient jamais « frottés » au télétravail, les voilà de nouveau invités à penser la ville depuis chez eux. Comment ont-ils envisagé ce second confinement et se préparent-ils à l'après ? Quatre agences ont répondu à nos questions.
Coworkers working © Best Picko (CC BY 2.0)
Coworkers working © Best Picko (CC BY 2.0)
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Depuis le reconfinement national imposé en France début novembre, les liaisons entre Paris et la capitale belge se font rares. Au cœur de la gare Bruxelles-midi, l’écran des départs n’affiche que deux trains par jour à destination de Paris-Nord, contre près de dix en temps normal.

Pas de quoi pour autant dissuader Maud Caubet qui, habitant à Bruxelles et dirigeant une agence d’architecture à Paris, continue d’effectuer le trajet plusieurs fois par semaine. «Malgré les difficultés que j’ai à me déplacer actuellement, c’est un vrai besoin d'aller à l’agence pour dessiner les projets avec mes collaborateurs, explique-t-elle, aussi bien pour le lien social que pour faire la synthèse de notre travail, certaines étapes du projet nécessitent, à un moment donné, que l’on se retrouve.»

Le retour d'expérience entre les deux confinements

Après plusieurs mois d'organisation de l'agence exclusivement en télétravail, Maud Caubet le sait : «les architectes savent faire». Ce qui ne signifie pas, en revanche, que «cela fonctionne» selon l'architecte : «On a beaucoup plus de difficultés à chercher l’information quand on est en télétravail, ce que d'ordinaire on se transmet au détour d'une conversation par exemple et qui ne nécessite pas de réunion formelle, justifie-elle. C'est cet entre-deux qui fait que la vie est intéressante et qui nous permet de ne pas être réduit à une seule tâche, celle de dessiner derrière notre écran.»

Un point de vue largement partagé au sein de la profession — lire à ce sujet notre article Quand l'émulation collective n'y est pas — et qui a amené de nombreuses agences à réviser leur organisation de travail d'un confinement à l'autre. «Plutôt que d'imposer 100% de télétravail, nous avons cette fois-ci fait le choix de demander à chacun de nos collaborateurs comment il souhaitait s'organiser, raconte Maud Caubet. Pour ceux qui ont fait le choix du télétravail en revanche, ce qui représente à peu près 2/3 de nos effectifs, j'ai souhaité qu'ils viennent au moins une fois par semaine à l'agence pour se resocialiser et participer au dynamisme des échanges qui est tout de même... cassé.»

Crew Collective & Café, Montréal, Canada Desktop © Annie Spratt

Privilégier le télétravail tout en permettant la présence des salariés pour les phases de conception d'un projet, c'est également l'organisation privilégiée au sein de l'agence Kardham Cardete Huet Architecture, implantée à Toulouse. À sa tête, Francis Cardete partage lui aussi l'opinion selon laquelle «la confrontation des idées qui définit ensuite les grands axes d'un projet n'est pas possible par écran interposé». L'architecte relève toutefois «des côtés favorables» au télétravail, qui selon lui, «devient intéressant à partir de la mise au point d'un projet si l'on fait preuve de beaucoup de pédagogie, de confiance et d'un certain professionnalisme pour mener le projet à terme. Ça va notamment permettre à certains collaborateurs d'être plus responsables et efficaces», assure-t-il.

Ras-le-bol et incertitudes

Si certaines agences d'architecture apprivoisent ainsi cet automne avec davantage «d'assurance» — grâce au retour d'expérience du printemps dernier, toutes témoignent toutefois d'une reprise timide et fragile de leur activité depuis le printemps dernier engendrant une incertitude grandissante quant aux perspectives d'avenir pour les uns, un véritable sentiment de ras-le-bol chez les autres.

Pour Stéphane Maupin, à la tête d'une agence de cinq collaborateurs, ce deuxième confinement est synonyme de «point d'orgue, d'une situation d'arrêt dans le rapport à [ses] clients, le rapport à [ses] affaires et à [son] travail.» Non seulement dû au virus selon lui, mais aussi à une progressive conjoncture de «destruction de la qualité du travail en mode privé», la situation s'apparente aujourd'hui à «une lente agonie qui laissera des gens de côté», assure-t-il. «On vit une période de ras-le-bol notamment du fait de la démission des commandes publiques depuis pratiquement cinq ans qui se sont défaussées autour de sujets parallèles de type “Réinventons” [appels à projets initiés par des territoires et qui lient notamment les architectes avec des promoteurs et des exploitants] ou petits ouvrages ridicules, poursuit l'architecte.

“On occupe le terrain mais on ne fabrique pas, ce qui est l'essence de notre métier. Toute la génération qui comme la mienne a commencé à travailler sur du marché public, aujourd'hui ce n'est plus possible.”

L'architecte déplore ainsi la «faillite de la puissance publique» qui plonge, plus que jamais depuis le début de la pandémie, de nombreuses agences en situation de précarité. C'est notamment ce dont témoigne l'architecte Laure Saunier, dont la majeure partie de l'activité tourne autour de la commande publique. «On savait que 2020 serait une année compliquée pour la commande publique, du fait des élections municipales qui bloquent les projets six mois avant et après le scrutin. Mais depuis la pandémie, ma société a clairement de très gros soucis de trésorerie, s'alarme l'architecte. Une fois que j'ai payé mes charges, je suis à perte

Man at a laptop in an office © Bench accounting

Implantée à Paris et Béziers, Laure Saunier travaille seule et concentre, depuis quelques années, ses efforts sur de petites communes du sud de la France. «Je travaille sur de petits projets et donc de petits montants de travaux, explique l'architecte. À Paris, je n'ai pas les moyens de candidater à la plupart des appels à projet, ou je n'ai pas les connaissances», reconnaît-elle.

Si d'ordinaire les délais de validation des projets par l'administration sont déjà très longs, force est de constater qu'ils se sont encore allongés cette année ne facilitant pas la tâche des architectes. «Nous qui avons de très nombreux contacts avec le monde administratif, on s'aperçoit qu'il n'a pas du tout su réagir et s'organiser comme ont pu le faire les agences d'architecture durant cette crise, témoigne Francis Cardete, ce qui a eu pour conséquence un véritable allongement des délais d'études.» Et Laure Saunier de renchérir : «Tout traîne et est véritablement compliqué cette année».

Après ça, comment redémarrer ?

Alors qu'il est déjà question d'une éventuelle troisième vague et que le débat public a progressivement cessé de s'enthousiasmer pour «le monde d'après», où en est-on de notre capacité à «affronter les épreuves» en cette période d’incertitude ? Peut-on, encore aujourd'hui faire preuve de résilience ? Dans son émission Le temps du débat diffusée sur France Culture le 3 novembre dernier, Emmanuel Laurentin revenait sur cette injonction à nous réinventer, rabâchée à l’envie depuis des mois. En compagnie du psychiatre et écrivain Boris Cyrulnik, il interrogeait alors cette notion résilience devenue populaire et que le spécialiste définit littéralement comme la «nouvelle évolution qui advient après un traumatisme.»

En ligne de mire, la ville devrait, à l’issue de cette pandémie et selon cette idée, ainsi «acquérir des facteurs de protection si bien que lorsqu’advient un malheur, on a déjà mis en place des solutions», explique le spécialiste. Il rappelle par ailleurs l'importance du sens à donner à l’épreuve une fois qu’elle est surmontée, «ce retour d'expérience fondamental à notre époque et dans notre métier» selon Maud Caubet, qui lui permet de rester positive dans la tempête : «Ce temps de pause qui nous est imposé nous permet aussi de réfléchir et de regarder le monde dans lequel nous vivons».

Pour l'architecte, les réponses à la crise sont ainsi multiples et se trouvent dans l'agilité des solutions apportées : concevoir des bâtiments réversibles, intemporels et élégants à travers des principes de construction simples et capables de s'adapter au changement des saisons, des climats, des crises ; réconcilier la nature et l'architecture ; considérer la densité comme pouvant être un atout pour la ville ou encore rééquilibrer la question du genre chez les architectes «pour pouvoir ensemble concevoir une architecture plus humaine».

Artist at Work © Daniel McCullough

Cette question d'une plus grande concertation autour des projets, Francis Cardete l'envisage lui aussi pour l'avenir : «Peut-être qu'il faudra que l'on réfléchisse à la façon de faire notre métier, mieux l'expliquer pour faire en sorte que les gens puissent accepter de nouvelles façons de vivre ensemble, dans les quartiers, l'aménagement des espaces publics, etc.»

Au-delà de l'opinion de l'architecte dans la conception du monde de demain donc, se pose celle du collectif. Pour Stéphane Maupin,«un balcon ou une chambre ne changeront pas notre vie. Il y a une véritable transformation du monde à opérer, qui passe par un changement de nos modes de circulation, de consommation, de construction. Ce qu'il faut c'est un vrai discours qui nous engage sur des questions de fond pour pouvoir avoir une projection saine de vie et un projet de construction adéquate.»

Marie Crabié
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