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PatrimoineLes bâtiments issus de la reconstruction seraient-ils des oeuvres d’art ? C’est ce qu’affirmaient élus et chercheurs de la région Normandie qui planchaient, en mars dernier sur un label « Patrimoine de la reconstruction ». Une distinction qui pourrait être mise en place dès juillet 2019, pour redonner ses lettres de noblesse à cette architecture « oubliée » de la région.
Immeuble de l'avenue Foch au Havre - Crédit photo : Hike Maunder / OTAH via unesco.lehavre.fr
Immeuble de l'avenue Foch au Havre - Crédit photo : Hike Maunder / OTAH via unesco.lehavre.fr
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Le patrimoine des villes françaises reconstruites à l’issue de la seconde Guerre Mondiale a longtemps fait l’objet d’une mauvaise compréhension par ses habitants. Entre distinction et adaptation aux nouveaux défis urbains, ce bâti se trouve aujourd’hui au coeur de réflexions techniques et architecturales contemporaines.

Si les élus et cadres territoriaux de Normandie examinaient en mars dernier l’éventuelle mise en place d’un label « Patrimoine de la reconstruction » pour mettre en valeur l’architecture de la région, tout le territoire français ne fait pour l'instant pas l'objet de telles réflexions.

Une architecture lourde de sens

« Le patrimoine de la seconde reconstruction dans son ensemble a subit un véritable stigmate de la guerre. » Florent Saint-Martin est adjoint au maire de la ville du Havre, responsable de l’urbanisme et président de l’association Le Club Prisme, un réseau d’échange qui oeuvre à mettre en valeur les problématiques liées au patrimoine de la seconde reconstruction dans neuf villes de France.

Lui-même havrais, il est conscient du poids de cette architecture dans la mémoire des habitants : « pendant longtemps, elle rappelle des images de guerre très dures et de destruction notamment par des bombes alliés » explique-t-il, « c’est tout le côté dramatique du conflit qui se reflète dans ce bâti ».

Rebâtir les centres urbains

En 1944, plus de 1 500 000 logements se trouvent sinistrés sur le territoire national selon les chiffres du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme. « Dans les Vosges, près d’un cinquième des communes du parc naturel des Ballons des Vosges sont touchées » précise Mathilde Doyen, chargée de mission patrimoine culturel pour le parc. « Toutes les villes qui se trouvaient sur le trajet de retrait des allemands sont détruites dans le cadre de la politique de la terre brûlé décidée par le pouvoir hitlérien ».

Ville de Lorient © DR via mairie de Lorient

Les villes détruites font alors l'objet d'un plan d'urbanisme général pour lequel sont nommés un urbaniste en chef et un architecte. L'objectif ? Reconstruire et moderniser les espaces urbains en fonction des besoins de l'époque. Architectes et urbanistes locaux et de renoms sont alors sollicités en renfort pour repenser le cœur de ces villes.

« Ces reconstructions modifient profondément les centres urbains » insiste Mathilde Doyen, « l’architecture doit comprendre l'ensemble des fonctions pratiques de la cité : commerces, industries, bases de loisirs , voies de circulation etc ». Les coeurs de villes sont ainsi pensés de manière globale, comme un ensemble cohérent et homogène.

Des moyens de construction contraints

Mais en cette période d'après-guerre, les architectes doivent composer avec de nombreuses contraintes. Aurélia Husson est architecte du patrimoine pour le Studiolada et a notamment travaillé sur la ville de Saint-Dié les Vosges : « le contexte de la seconde reconstruction, ce sont des moyens de construction et de transports maigres. On assiste à une véritable recherche d’économie dans le choix des matériaux, notamment locaux ».

Première visite d'Auguste Perret en 1947, au Havre © DR via mairie du Havre

À Saint-Dié, c’est l’utilisation du grès rose, largement présent dans les carrières de la région, qui est privilégiée et réinterprétée à l’aune des techniques de l’époque : « il est employé sous forme d’enduit de pierre qui renvoie à l’architecture d’avant-guerre et crée une réelle continuité dans le paysage architectural ».

D’aspect simple, l’architecture de la seconde reconstruction constitue pourtant « une expression architecturale recherchée » selon Aurélia Husson, notamment pour ses façades singulières, où l’on peut retrouver des encadrements de baie, des effets de corniches et des balcons filants. Des maçonneries qui varient d’une ville à l’autre en fonction des caractéristiques du territoire.

Un patrimoine mal connu

Mais ce patrimoine souffre d’un manque de reconnaissance, notamment de la part de ses habitants. « Pour l’époque, c’est une véritable radicalité urbaine et une esthétique surprenante » concède Éléonore Buffler, directrice des affaires culturelles à l'Agglomération de Saint-Dié-des-Vosges, « la lecture de cette architecture n'est pas évidente. »

L’une des raisons en est que ce patrimoine est mal connu de ses usagers, comme le démontre les conclusions de l’étude L’architecture de la Seconde Reconstruction, un patrimoine pour le Parc ? menée entre 2011 et 2017 dans 3 communes du parc du Ballon des Vosges sous la supervision de Mathilde Doyen. Elle a pour objectif de questionner cet héritage par le regard des habitants, des élus et des visiteurs.

Rue Thiers à Saint-Dié-des-Vosges © Maxime Perrotey via mairie de Saint-Dié-des-Vosges

Différentes réponses sont alors apportées pour pallier ce manque de connaissance. Au niveau national, la création du label Patrimoine du XXe siècle en 1999 - devenu Architecture Contemporaine Remarquable en 2016 - permet de signaler les édifices et productions de moins de 100 ans non protégés au titre des Monuments historiques.

Sur impulsion du maire de la ville David Valence, le centre-urbain de Saint-Dié-des-Vosges se voit distingué dès 2015.  « C’était avant tout une mesure en direction des habitants pour faire vivre le centre-ville et permettre aux gens de se réapproprier le patrimoine » précise Éléonore Buffler.

Plus récemment, la création de l'association Vosges Architecture Moderne confirme cette volonté de la mairie de sensibiliser à l'architecture reconstruite de la région. Inspirée des actions déjà menées dans le nord de la France, le groupe de réflexion souhaite mettre la lumière sur les particularités de ce patrimoine à l'occasion d'études, d'événements et de discussions régulières.

Une reconnaissance progressive

De son côté, la ville du Havre est inscrite dès 2005 au patrimoine mondial de l’UNESCO. L’architecture du centre urbain est « depuis devenue l’opportunité constitutive de l’identité de la ville et suscite une forte curiosité » explique Florent Saint-Martin.

En 2017, l’anniversaire des 500 ans de la ville avait attiré pas moins de 2 millions de visiteurs. L’élu se félicite de l’évolution du regard des havrais sur le patrimoine qui les entoure mais aussi du tourisme en augmentation d’année en année. « On a réalisé qu’on avait une mine d’or sous nos yeux » renchérit-il.

Si la labellisation des centres urbains reconstruits s’impose comme une mesure symbolique forte, elle permet aussi d’envisager une nouvelle manière de vivre cette architecture. Reprenant sa casquette de Président du Club Prisme, Florent Saint Martin, insiste « la reconnaissance de ce patrimoine passe par l’identification de nouveaux besoins pour conserver son identité et les particularités de ce bâti ». Une réflexion que l’association mène depuis 2013 : « nous travaillons sur des problématiques communes aux villes reconstruites, telles que les performances énergétiques de ce patrimoine, le réaménagement des coeurs d’îlots ou encore la valorisation de ce bâti. »

Le Havre depuis la plage © Érik Levilly

Plusieurs journées d’études et colloques ont ainsi été organisés pour aborder ces enjeux avec l’ensemble des acteurs intéressés. Urbanistes, architectes et universitaires sont invités à travailler en collaboration avec les services des villes reconstruites et membres de l’association : Dunkerque, Le Havre, Lorient, Caen, Saint-Nazaire, Vire, Brest et Saint-Dié-des-Vosges. « On souhaite que toutes les villes reconstruites françaises assument leur patrimoine » avance Florent Saint-Martin, « c’est en commençant par là qu’on pourra ensuite adapter cette architecture à l'aune des problématiques urbaines contemporaines ».

Marie Crabié