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Revue de presseQuel impact le travail peut-il avoir sur l'organisation des villes et l'aménagement du territoire ? Depuis huit mois sommés de télétravailler autant que possible, salariés, entreprises et architectes s'interrogent, dans la presse, sur l'avenir du bureau et de la ville à l'issue de la crise sanitaire. Précisions.
© Romain V
© Romain V
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Ils sont en 100% télétravail depuis mars et n’en peuvent plus, 16h30, le cauchemar des parents en télétravail, Comment entretenir la culture d’entreprise en télétravail… alors que le président de la République appelait, lors de son allocution du mardi 24 novembre, à poursuivre «autant que possible» le télétravail dans les prochaines semaines, la presse s’interroge sur les conséquences à long terme de telles conditions devenues, pour nombre de salariés, la norme depuis huit mois.

«Ce quotidien en “full remote” sur la durée finit par jouer sur l'humeur et sur les nerfs», constate Les Échos qui fait état de salariés globalement plus stressés, au moral en berne et contraints d’exercer dans un environnement de travail inadapté.

Le lieu de travail pour réguler du temps et de l’espace

Si en réponse à ces problématiques, de nouveaux aménagements de nos lieux de vie se développent — à l’instar d’Enky, service de mobilier à la souscription qui lance une offre dédiée au télétravail, le Think tank Terra Nova estime que nous n’avons «pas su tirer les enseignements du premier confinement pour installer les conditions d’un travail à distance serein et efficace» rapporte France Inter.

Brainstorming over paper à Grenoble, France © Scott Graham

«Le 100% télétravail n’est pas une voie d’avenir», martèle le président d’ADP France, M. Carvalho dont Anne Rodier rapporte les propos dans sa chronique Le 100 % télétravail, un modèle d’exception publié dans les pages du Monde. «Après la crise, on s’organisera peut-être différemment, les accords changeront sans doute, mais les salariés veulent rejoindre leurs collègues», assure le PDG.

Plus que de lien social, c’est d’une régulation du temps et de l’espace dont ont besoin les salariés assure Dominique Lhuilier, psychologue du travail et professeure au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), pour Ouest France. Si le télétravail a le mérite de supprimer des temps de transports longs et fatigants, il participe toutefois à une «dérégulation de l’espace et du temps», explique la spécialiste :

“On passe d’une sphère de vie à l’autre sans sas. Son travail se retrouve donc à table, dans le lit en quelques secondes. Psychiquement et biologiquement, nous avons besoin de ces transitions entre les différents moments de notre vie.”

Cette transition ne semble pourtant pas à l’ordre du jour à en croire les dernières annonces du gouvernement et qui interroge, sur l’avenir du travail mais aussi celui du bureau.

Quel avenir pour le bureau ?

Si le télétravail venait à durer — comme semble l’avancer Sud Ouest, quid des espaces de bureaux vidés de leurs salariés interroge Les Echos ? «Aux États-Unis le cabinet d’architecte Kurani a déjà sa petite idée sur le sujet pour transformer les bureaux vides en espaces utiles pour la société», rapporte la revue en ligne l’ADN. Si l’idée selon laquelle les bureaux pourraient être reconvertis en logements n’a pour le moment pas conquis les investisseurs, les architectes planchent dès à présent sur d’autres transformations.

«À Livermore, dans la banlieue de San Francisco, l’architecte Danish Kurnai a notamment transformé un immeuble de bureaux en école, nous apprend l’article car selon lui, il est plus simple et efficace de convertir des bureaux en espaces d’apprentissage.» Il s’en explique : «On tire parti d’un bâtiment déjà construit. On n’utilise pas de nouvelles ressources et de nouveaux matériaux. C’est une forme de développement très eco-friendly.»

Reconversion pour certains, nouveaux usages pour d’autres : le bureau est au cœur des réflexions de nombreux architectes, qui voient dans ces espaces, l’opportunité de créer des espaces de rencontre, de réflexions et de partages plus important que jamais à l’heure où les réunions Zoom rythment nos journées.

Le quotidien La Croix pose ainsi la question : «Et si on n’allait plus au bureau pour seulement travailler mais pour retrouver ses collègues ?» Pour y répondre, l’architecte Mariano Efron, associé chez Architecture Studio considère que «le lieu doit favoriser le lien social qui va permettre de faire émerger les idées créatrices.» Le sociologue Ronan Chastellier le rejoint sur ce point. En s’appuyant sur les résultats d’une enquête réalisée pour Wojo, la filiale d’espaces de coworking d’Accor et de Bouygues Immobilier, il avance :

“Pour 26 % des salariés de moins de 35 ans, les bureaux devraient évoluer vers des espaces de rencontre pour compenser le télétravail.”

Car selon Le Figaro, le maintien d’une partie des missions en télétravail constitue l’une des pistes d’évolution de l’organisation des entreprises sur le long terme. Pour autant, le journaliste estime que «demain, le travail à distance n’aura rien à voir avec[le premier confinement], quand les Français ont basculé du jour au lendemain sans préparation ni matériel adéquat dans une forme de travail en mode dégradé», assure le quotidien.

Au contraire, s’il est bien préparé et anticipé, il pourrait à termes devenir une «opportunité partagée» à laquelle réfléchissent déjà de nombreuses entreprises. Pour ce faire, certaines développent ainsi une nouvelle offre de poste dédié à la bonne gestion des équipes à distance : responsable du télétravail. Pour la revue L'ADN, la journaliste Mélanie Roosen détaille l'intérêt d'une telle offre : «La nouvelle recrue devra s’occuper autant des équipes qui travaillent à distance que de celles qui sont sur le campus. Parce qu’en commençant à s’intéresser au home office, c’est toute notre conception du travail qui est remise en cause», assure encore la journaliste.

Une nouvelle géographie du travail et de nos villes

Si l’objectif poursuivi par le pouvoir politique dans la mise en place d’un télétravail généralisé, est de limiter au maximum les déplacements, par la même la circulation et les regroupements d’individus dans des espaces clos, la question du lieu de vie se pose alors. Où se situe l’intérêt de vivre dans de petits appartements, en ville ou banlieue pavillonnaire, à proximité de notre lieu de travail si l’on est amenés à s’y rendre beaucoup moins souvent ? Le quotidien L’Humanité, qui au début du mois s’intéressait à la concentration urbaine, le confirme : «on vient moins à Paris et en Ile-de-France pour terminer ses études que pour y occuper un emploi.»

Stack, Paris © Barthelemy de Mazenod

Dès lors, des mesures de télétravail généralisées pourraient-elles nous faire évoluer vers de nouvelles géographie du travail s'interrogeait France Culture en mai dernier ? Loin d’être posée pour la première fois, cette question était déjà mise sur la table dans les années 80-90 dans des rapports de la DATAR, l’ancienne délégation interministérielle à l'aménagement du territoire avant que le dossier soit confié au Ministère du travail. À l’époque, la question géographique est au cœur du développement du télétravail, raconte le sociologue Frédéric Letourneux :

“Il y avait vraiment l'idée d'une possibilité de reconfigurer les spatialités, de réfléchir à une forme d'équité des territoires ou en tout cas, que cela pourrait être un outil de développement des milieux ruraux.”

Si cette évolution n’a pourtant pas eu lieu, l’ensemble des limites et réticences de l’époque semble aujourd’hui être levé de l'avis du président de la Fondation Travailler autrement Patrick Levy Waitz qui appelle de ses vœux «une évolution qui permettra[it] de re-développer les villes moyennes, autour des métropoles.»

Quitter la ville, le veut-on vraiment ?

S'ils le peuvent désormais, les français rêvent-ils vraiment de les quitter, ces métropoles ? À en croire le Figaro au début du mois qui titrait Reconfinés, les Franciliens rêvent de quitter la ville, cette tendance amorçée pendant le premier confinement se confirme. «Un Francilien sur quatre veut acheter en province», y apprend-t-on ainsi. Un point de vue toutefois nuancé par le magazine en ligne slate.fr qui, de son côté fait état d’une situation plus complexe qu'il n'y paraît.

Si dès le début du XXe siècle, «l'urbanisation de la planète engendre des dynamiques de pensée, opposant la chaleur de la communauté rurale à la froideur mécanique de la société urbaine», «la dynamique contemporaine, amplifiée lors du confinement» serait d'un tout autre ordre, relève le professeur de sciences sociales et chercheur Yankel Fijalkow. «La recherche de la nature y est moins présente que la fuite de situations résidentielles bloquées liées aux marchés immobiliers tendus», assure-t-il. Le spécialiste tempère par ailleurs la notion de «milieu rural», souvent bien loin du village perdu et menacé de déclin qui perdure :

«La notion de "marge de la métropolisation", de "grand péri-urbain", ou de "campagne urbaine" décrit une campagne gagnée par l'extension et le mode de vie urbain.»

Avec une pointe d'ironie, le journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely évoquait justement ce «retour au village», dans un article prophétique publié en mars dernier. Il y décrivait alors trois typologies de projets capables de renouveler «le rêve français d'une vie qui rompt avec le milieu urbain». Au programme : le grand retour de la France périphérique — si bien représentée par le photographe Eric Tabuchi, la collapsologie comme grand récit de remplacement critique du capitalisme et la campagne chic calibrée pour Instagram, de quoi inspirer tous les urbains en mal de verdure en cet hiver 2020.

Marie Crabié