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Matières à réfléchirAlors que nous arpentons nos territoires français en cette période estivale, un outils se glisse dans chacune de nos poches et sur tous nos portables : la carte. Zoom sur ce compagnon de voyage pas si fidèle, du guide en version numérique à la représentation du réel sur papier.
Carte de France de 1843 © Alexandre Vuillemin
Carte de France de 1843 © Alexandre Vuillemin
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«Il m’est arrivé bien des fois de rater une route, une sortie et d’être perdu. Mais ça n’était pas si grave. On était moins stressés par le temps.» Pour ses 18 ans, Félix traverse la France à moto, avec des amis mais sans carte routière. Il se perd, explore, demande son chemin aux passants.

Il en a aujourd'hui 68 et confiait, le 22 juillet dernier, son expérience à Ouest-France qui, en pleine période de vacances, s'interroge sur le monde d'avant, celui de «la vie sans GPS» :

«Un jour, un copain devait nous emmener voir un match de foot à Nantes. Il n’est jamais venu. J’ai décidé d’y aller en cyclomoteur. Pour me diriger, je regardais les panneaux, le ciel. Je demandais mon chemin. J’ai aussi tourné en rond : je ne suis arrivé qu’à la mi-temps.»

Si le GPS a «laissé les cartes papier sur le bord de la route» — selon l'expression empruntée au Parisien, il s'est lui-même vu devancé par Google Maps qui fêtait ses 15 ans en février dernier.

«Oubliés la carte papier ou le GPS à papa, les cartes du monde entier tiennent toutes dans une application Maps gratuite au contenu téléchargeable», argue le quotidien. Né en 2005 aux États-Unis, Google Maps créé une carte interactive du monde en 3D disponible sur portable, en fusionnant des images satellites à des prises de vues aériennes.

La carte, cet outils géostratégique

Débarqué sur le territoire français un an plus tard, Google Maps nourrit ses cartes virtuelles des données de l'Institut géographique national (IGN), lui-même éditeur historique des cartes routières dont les ventes ont drastiquement baissées ces 20 dernières années.

Mais pour l'ingénieur de recherche au CNRS, Nicolas Lambert, cet outils comporte plusieurs biais parmi lesquels le fait de «voir le monde selon l'endroit où l'on se connecte» créant ainsi plusieurs réalités géopolitiques. Un constat que rejoignait d'ailleurs Greg Bensinger dans son article Google redraws the borders on maps depending on who’s looking publié par le Washington Post en février dernier à partir de l'exemple du Cachemire, disputé entre l'Inde et le Pakistan depuis plus de 70 ans.

«Les deux parties revendiquent l’avant-poste himalayen comme le leur, mais les internautes indiens pourraient être pardonnés de penser que le différend est pratiquement réglé: les frontières sur les cartes en ligne de Google montrent que le Cachemire est entièrement sous contrôle indien. Ailleurs, les utilisateurs voient les contours sinueux de la région comme une ligne pointillée, reconnaissant le différend», rapporte le journaliste.

Une question de projection

«Extraordinairement subjective», la représentation du monde par Google Maps — qui revendique pas moins d'un milliard d'utilisateurs actifs par mois – n'est pas même «acceptable» selon Michel Foucher. Le géographe et spécialiste des cartes déplore notamment la reprise par la plateforme américaine de la projection de Mercator, «une projection conforme qui aplatit la terre et qui valorise les deux pôles avec de forts effets de déformation des surfaces» commente-t-il.

À la subjectivité politique, s'ajoute donc une subjectivité géographique selon la projection cartographique préférée par les éditeurs de cartes papiers et numériques qui façonne notre vision du monde. «Le mensonge originel des cartographes est celui des projections. Aucune ne peut restituer en deux dimensions l’exactitude d’une planète sphérique», rappelait Cécile Marin dans son article Illusions à la carte publié dans Le Monde Diplomatique de l'été 2020.

Celle de Mercator, formalisée en 1569, s'est pourtant imposée comme le planisphère de référence dans le monde, notamment grâce à sa précision pour les voyages marins. Plus tard, apparaissent celles de Gall-Peters, puis Robinson ou encore Mollweide qui, tour à tour, privilégient la conservation des angles ou celle des surfaces de chacune des régions du monde, toujours avec la même imprécision.

2018 marque un nouveau tournant pour la science géographique avec l'apparition d'Equal Earth, une projection inventée par Bojan Šavrič, Bernhard Jenny et Tom Patterson dont l'objectif est de représenter la Terre dans son ensemble avec toutes ses régions «à part égale». Un ambitieux objectif validé par la NASA et rapidement adopté par le Goddard Institute for Space Studies (GISS) dont la première étude porte sur l'anomalie des températures observées dans le monde en juillet 2018.

Toute carte est un discours

Mais lorsque l'on zoom dans cette carte du monde, lorsque l'on doute entre deux sorties de rond-point ou la direction à prendre pour rejoindre cette calanque à pied, qu'attends-on de notre carte, si ce n'est une représentation fidèle du réel ?

Véritable obsession pour de nombreux chercheurs et romantiques à l'image du poète Luis Borges qui entendait réaliser une carte à l'échelle 1:1 ou encore Lewis Carroll qui échafaude, dans le roman Sylvie and Bruno concluded, une carte «parfaitement exacte et parfaitement inutile» à échelle réelle, l'exactitude d'une carte se confronte à une obligation de choix des informations qu'elle représente selon Nicolas Lambert :

«Toute carte est un discours, où le choix des variables et de l'emprise spatiale varie.»

«Une carte des pistes cyclables de la ville les représente toujours plus grosses qu'elles ne le sont réellement. Elle n'affiche pas les cafés, les bibliothèques, les canalisations ou les nappes phréatiques», reprenait Thomas Firh dans son article Tout commence sur une feuille blanche publié dans le volume 7 de la revue Les Others. Il y compare science des cartes et littérature.

Les Others - Vol.7 Space and Time © Les Others p.172-173

Pour autant, est-il à dire que la carte apporte une information partiale à partir de données partielles comme l'affirme Cécile Marin, à propos de la carte publiée par l'Insee représentant l’excès de mortalité en France mesuré entre le 1er mars et le 12 juin 2020 ? «On ne peut pas tout représenter sur une carte, ça n'aurait aucun sens, réagit Nicolas Lambert, la carte doit être une schématisation du réel et donc d'une certaine manière, la simplifier.»

Et si finalement, on considérait la carte comme une ouverture sur le monde «avec juste assez d'informations pour ouvrir les portes de l'imagination», pour se construire «une carte mentale qui met en lumière nos connaissances et nos ignorances mais reste toujours guidé[e] par nos sens», comme l'énonce Thomas Firh au sujet de la littérature, «dont le pouvoir se trouve dans la sélection».

Et Michel Foucher d'abonder dans ce sens : «La cartographie est avant tout une science sélective, et une aide précieuse à la décision.» Le début d'un voyage dont le parcours n'est jamais complètement déterminé.

Marie Crabié
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