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Revue de presseAlors que 2020 débutait avec la mise en grève des 20 Écoles nationales supérieures d'architecture (Ensa) pour protester contre le manque de moyens attribués aux établissements, une vaste remise en cause de leur fonctionnement depuis l'intérieur a ponctué l'année, exprimée par les enseignants, les directions et les étudiants.
© bantersnaps
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Abus à l'école d'architecture de Montpellier : le ministère de la Culture intervient enfin titrait Libération le mardi 15 décembre, faisant suite à l'annonce d'une batterie de mesures visant à «restaurer un climat serein» au sein de l'Ecole nationale supérieure d'architecture de Montpellier (Ensam).

En causes, des accusations de harcèlement moral et «de possibles violences sexistes et sexuelles confirmées par une enquête administrative de l'inspection général des affaires culturelles (Igac)» ainsi que de «petits arrangements entre amis» dénoncés par professeurs et étudiants.

Harcèlement et petits arrangements entre amis

Les premières sanctions annoncées par le ministère de la Culture concernent ainsi le bloquage du recrutement du nouveau directeur de l’établissement, pour, comme le rapporte France 3 Occitanie, nommer une nouvelle direction hors de l’école à compter de janvier pour une période provisoire de six mois.

Cette décision intervient alors que le conseil d'administration de l'Ensam avait déjà sélectionné sa candidate, Élodie Nourrigat, aussi enseignante à l'Ensam et accusée, avec son conjoint Jacques Brion de «mainmise au sein de l’établissement».

Des pratiques qui empêchent «d’étudier sereinement» selon enseignants et étudiants, qui, depuis plusieurs mois, se mobilisent pour mettre fin «au silence écrasant». Le 5 novembre dernier, une enquête publiée dans les pages du quotidien Libération décrivait ainsi un régime basé sur la terreur, le harcèlement et l'intimidation et pointait une «ambiance de travail polluée, un climat de tension».

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«Le corps enseignant dénonce des abus et excès de pouvoir concernant des non-renouvellements de contrat, des irrégularités dans les procédures de recrutement, des jurys non conformes… Au total, une demi-douzaine de recours devant le tribunal administratif vise l’Ensam», décrit ainsi le quotidien. Même son de cloche du côté des étudiants qui décrivent un climat angoissant, des faits de harcèlements et de discriminations étouffés par la direction.

Une précarisation continue des écoles

Loin d'être isolée, la publication intervient dans un fâcheux contexte de remise en cause global depuis l'intérieur, du fonctionnement des écoles d’architecture en France depuis près d'un an. Étudiants, enseignants et administrations dénoncent ainsi des conditions de travail et d’études de plus en plus délétères.

À l’hiver dernier, les administrateurs des écoles manifestent déjà leur mécontentement auprès du ministère dans une lettre restée sans réponse, provoquant par la suite un mouvement de grève suivi par les 20 Ensa (Écoles nationales supérieures d'architecture). Ils déplorent alors une précarisation continue des écoles du fait d’un manque d’investissement aussi bien matériel qu’humain à travers la multiplication, notamment, de contrats courts.

Un sujet qui était remis sur la table au mois de juillet, dès la nomination de la nouvelle ministre de la culture Roselyne Bachelot, à travers une lettre-pétition «en provenance des enseignants contractuels et vacataires des Ensa, ainsi que des nombreux enseignants titulaires et associés qui les soutiennent», détaillait alors Le Moniteur. Ils y déplorent, là encore, «le manque de moyens accordés à la formation des futurs architectes.

Diffusée dans le Journal Officiel du Sénat en date du 1er octobre 2020, la réponse apportée par le ministère de la Culture à ces difficultés se décline en trois temps. Tandis que le premier, prévu dès la rentrée 2020 visait à identifier les besoins prioritaires des Ensa pour lancer une campagne de recrutement d'enseignants-chercheurs, le deuxième entendait déterminer si oui ou non, le montant moyen investi pour chaque étudiant en école d'architecture est bien « inférieur de 35 % à celui consenti, en moyenne, pour un étudiant dans l'enseignement supérieur».

À plus long terme enfin, le ministère de la Culture annonce «l'ouverture d'une réflexion plus large sur l'avenir de l'architecture [et] de la profession d'architecte [...], en lien avec la formation et la recherche», avec pour objectif de «mieux préciser les attentes vis-à-vis de l'enseignement et de la recherche en architecture, dans un contexte qui a évolué par rapport à celui qui avait présidé à la réforme de 2018.»

La culture de la charrette

Outre le manque de moyen dénoncé par les écoles, les étudiants en architecture font de leur côté état d'une détresse physique et psychologique du fait d'un «problème grave de surcharge de travail», cette «culture de la charrette» d'autant plus renforcée par le confinement — qui a par ailleurs eu pour effet de creuser encore, les inégalités de conditions d'études.

Pour l’étudiante Laure Gombert de l’Ensa Nantes que nous avions interrogée dans le cadre d’un article paru en mai dernier, «il existe un vrai manque de sensibilisation de tous les acteurs au sujet de la surcharge de travail énorme que l’on subit en tant qu’étudiant en architecture, cette culture de la charrette qui est maintenue par tout le monde.»

À peine deux mois après la progressive réouverture des écoles, la presse s’en faisait écho. «Cumul de fatigue et de pression», «début de burn-out», «rythme de travail intense et erratique» : ces problématiques se posent partout dans les 20 écoles d'architecture françaises rapportait alors le quotidien Les Échos dans son enquête Etudiants en architecture, ils (se) construisent dans la douleur publié fin octobre. Quelques semaines plus tard, Le Monde se penchait lui aussi sur la question «des dérives de la culture de la charrette et des conséquences néfastes sur la santé des étudiants».

Évoqués dans l'article, les résultats d'une enquête menée par l’Union nationale des étudiants en architecture et paysage (Uneap) en 2018 auprès de plus de 5000 étudiants sur le mal-être dans les Ensa interpellent. 66% des étudiants interrogés confirment ainsi l'existence de la culture de la charrette considérée comme épuisante, éprouvante et banalisée, car pour certains enseignants et architectes, «si tu ne fais pas de charrette, tu ne fais pas d'architecture !»

Recensée par le compte Instagram @cesphrasesdarchi parmi de nombreuses autres, cette affirmation témoigne de la pression vécue par les étudiants, alors que l'Uneap révélait que 75% des personnes interrogées dans le cadre de son enquête avouent ressentir un impact physique lié au stress : perte de cheveux et de poids, maux de dos, dépression, etc.

L'urgence à agir

Ces maux décrits par les étudiants ont par ailleurs donné lieu à la mise en place par le ministère de la Culture, à la rentrée 2020, «d’un groupe de travail avec les acteurs du secteur, consacré aux enjeux de bien-être et de santé étudiante dans ces écoles», apprend-on dans l'article du Monde. L'urgence à agir était remise sur la table le même jour alors que l’école d’architecture Paris Val-de-Seine faisait tristement parler d'elle suite au suicide de l’un de ses étudiants.

Si l'établissement était, selon Le Monde, mis en cause par plusieurs étudiants pour «ses pratiques» et «son fonctionnement», l'ancien étudiant de Paris Val-de-Seine Tarik Abd El Gaber, estimait pour sa part, dans une réponse publié sur Mediapart, qu'il était important de «tirer les bonnes conséquences de cet événement tragique». Au-delà de la situation décrite dans cette seule école, le malaise rapportée dans la presse témoigne selon lui de la pression vécue par l'ensemble de la discipline et les étudiants du supérieur en France : 

“Non, il n’appartient pas à une école seule de renoncer à la « culture charrette » mais bien à l’ensemble d’une profession tout autant soumise à la pression que les étudiants.”

La déconnexion des écoles à la profession

Une profession par ailleurs vécue par certains diplômés, «avec nombre de contraintes, peu de créativité et des tâches bien moins stimulantes que celles réalisées pendant leurs études», relatait encore Le Monde fin novembre dans son édition M Campus.

Nombre de jeunes interrogés y déplorent ainsi la déconnexion entre leurs études et le monde du travail dans lequel ils atterissent sans avoir le sentiment d'être tout à fait armés : «En école, on est baignés dans le mythe de l’architecte artiste, plein de liberté, témoigne l'un d'entre eux. On ne parle quasiment jamais de tout ce qui est contraintes administratives, contrats, droit, techniques constructives, alors que cela prend 98 % de notre temps en agence.»

Là encore, il y est question de charrette et l'idée selon laquelle il faut «en baver pour réussir», y analyse le sociologue Guy Tapie de l'Ensa Bordeaux. Quand de plus en plus de diplômés se dirigent finalement vers d'autres voies que le salariat d'agences, la sociologue Laura Brown note toutefois «un début de "métamorphose" dans le monde des agences, qui proposent peu à peu d’autres modèles», qui visent notamment à rétablir un équilibre entre vie personnelle et professionnelle recherché par ces nouveaux entrants.

Marie Crabié