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Fenêtre sur courForcés de rester chez eux, les habitants de villes du monde entier ont, pendant le confinement, appris à repenser leur relation à leur environnement, y compris à leurs voisins. Ces nouvelles relations faites d'entraide et d'échanges au quotidien ont-elle passé le cap du déconfinement ? Réponse à voix multiples dans notre revue de presse.
Neighbours © Say-cheddar (CC BY 2.0)
Neighbours © Say-cheddar (CC BY 2.0)
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Ce 29 mai 2020 avait lieu la fête des voisins partout en France. Si les rassemblements de locataires et propriétaires dans l'espace public étaient interdits — car allant au-delà de la limite fixée à 10 personnes, ces restrictions n’ont pas découragé nombre d’entre eux de partager un moment ensemble, depuis leur fenêtre.

« Cette année, on trinque à distance », lance Martine, 68 ans, résidente masquée du deuxième étage d'un immeuble parisien, qui témoignait pour le quotidien local. Rebaptisé « Fête des voisins aux fenêtres et aux balcons », ce « premier événement post-confinement d'envergure nationale » invitait ainsi les participants à être « tous ensemble mais autrement », avec leur bonne humeur bien sûr mais en respectant « scrupuleusement les gestes barrière », apprend-on dans l'article.

La solidarité au rendez-vous

Faire preuve d’ingéniosité pour partager la fête tout en respectant les gestes barrières, telle est la devise de l'événement porté par Atanase Périfan. Fondateur de ces apéritifs géants depuis 1999, il sait de nombreux voisins impatients de se retrouver après deux mois, « parfois sans se parler ». Un constat que ne partage pourtant pas Thomas, 29 ans, habitant de ce même immeuble parisien pour qui le confinement a permis d'établir un premier contact avec ses voisins. « Je vis ici depuis cinq ans, je ne connaissais personne. Mais la crise sanitaire a tout changé et permis de créer du lien, notamment de solidarité », salue-t-il.

7 rue Vernier à Paris. Plaque en l'honneur de la Fête des Voisins © Parisette (CC BY-SA 4.0)

Cette solidarité n'a pas non plus fait défaut du côté de Chartres, au cœur du quartier de la Madeleine où vivent Lucien Horon et Monique Wankin. Si d'ordinaire, « c’est chacun chez soi, deux-trois apéros en commun par an et le plaisir d’échanger quelques mots lorsque l’on se croise » selon le retraité, quelle ne fut pas sa surprise de se voir livrer par ses voisins, un repas complet chaque midi et ce pendant les deux mois de confinement. « C’est énorme. Je sais bien que, durant ce confinement, tous les soignants de France ont fait des choses énormes qui méritent d’être mises en avant, mais nos voisins ont également été fantastiques », rapporte-t-il à l'Écho Républicain.

Le voisin, une distraction positive

Pour la philosophe et psychanalyste Hélène L’Heuillet, auteur de l’essai Du voisinage : réflexions sur la coexistence humaine qui s’interroge sur les relations entre voisins et plus largement sur les liens sociaux et la démocratie, le voisinage nous fournit une expérience de l’altérité dans un monde où celle-ci n’est plus reconnue avec évidence et d’autant plus en période de confinement où le contact social de chacun — avec la famille, les amis, les collègues — n’est pas assuré.

« Le voisinage n’est une relation heureuse que s’il n’est ni trop distant ni trop intrusif. Dans une certaine mesure, la distanciation sociale l’a favorisé, car on savait que la voisine ou le voisin potentiellement intrusifs ne se risqueraient pas très loin ! Mais on peut aussi penser que le sentiment de traverser ensemble l’épreuve a joué dans ce rapprochement. » Lien par le lieu, le voisinage en temps de confinement devient alors le lien avec l’extérieur, une distraction positive ou un soutien pour certains, mais est-il pour autant amené à perdurer après le confinement s'interroge-t-elle pour Sud Ouest ?

« Bien sûr, au moment où notre vie sociale reprend, le risque est grand d’oublier ses voisins. Cela dépendra désormais de notre volonté et de notre conscience de la coexistence. De toute façon, aucun lien ne perdure si on ne l’entretient pas, même pas le lien amoureux… »

Voisins pour le meilleur et pour le pire

Si le confinement a eu pour effet de rapprocher les habitants de certains immeubles, il a aussi parfois révélé les pires défauts de nos voisins. Cheyenne Blue vit à Paris, dans le XVIIIe arrondissement. Si avant la période de confinement, sa relation avec plusieurs de ses voisins se résume à quelques formules de politesse lancées sur le pallier, les trois derniers mois passés chez elle ont achevé de la convaincre, à termes, de « trouver un moyen rapide et efficace pour devenir millionaire et s’acheter une baraque en plein Paris avec une insonorisation plus puissante que le studio de Johnny. Ou de retourner vivre chez sa mère. »

Pour le magazine web généraliste MadmoiZelle, elle raconte les cris de la gardienne de l’immeuble, la passion du voisin du 5e pour les clous qu’il prend un "malin plaisir" à planter chaque matin y compris le week-end, et les insultes qui fusent de toutes parts. Pour la journaliste, le confinement aura ainsi eu pour effet de renforcer un sentiment déjà présent de tensions partagées entre les habitants d'un immeuble mal insonorisé et aux rythmes de vie incompatibles.

Neighbours © Mike McBey (CC BY 2.0)

« En confinement, toutes nos petites vulnérabilités sont exacerbées, explique la psychanalyste Aurélia Schneider pour Le Point. Si on est déjà sensible au bruit, cela va s’accentuer et venir titiller notre épine irritative. » Ce à quoi s'ajoute une « pénurie de civisme » que déploraient déjà de nombreux français 10 jours à peine après le début du confinement, et dont Europe1 se faisait l'écho.

« Les travaux commencent le matin à partir de 6h30 jusqu'à 18 heures, toute la journée, non-stop », raconte alors Mélanie, agacée, dont les voisins de l'étage au-dessus refont l'intérieur de leur appartement depuis une semaine. « Surtout, je n'ai pas vraiment le choix pour m'échapper du bruit. C'est un peu compliqué au quotidien», confiait-elle. Pas étonnant donc, comme le rapportait Le Point, qu'«au centre d'information et de commandement du commissariat de Rennes, près de la moitié des appels » concernent des problèmes de voisinage durant le confinement.

L'après-crise

Bien que la crise sanitaire ait donc aussi pu exacerber les tensions entre voisins, il y a, selon Le Courrier International, des raisons d'être optimiste tant elle a paradoxalement rapproché « certains d’entre nous plus que jamais, par-delà les tranches d'âges et les fractures démographiques. » Comme l'hebdomadaire le souligne dans ses pages, l'avenir des groupes d'entraide qui ont émergé durant la crise sanitaire dépendra, « en partie, des enseignements politiques que nous saurons [en tirer ].»

« La vulnérabilité de beaucoup de citadins apparaît au grand jour. Le fait de voir la société comme un collectif plutôt que comme un agglomérat d’individus cloisonnés pourrait conduire l’opinion à réclamer davantage de mesures interventionnistes visant à protéger les citoyens – une tendance à laquelle les gouvernements pourraient avoir du mal à résister, puisque la crise du coronavirus les a poussés à renoncer à la primauté du marché. »

Alors que les architectes et urbanistes planchent déjà sur des solutions d'aménagement de nos lieux de travail et logements plus adaptés aux usages ayant émergé ces trois derniers mois, l'une des pistes pourrait être, comme l'explique l’architecte Eric Cassar, fondateur du cabinet Arkhenspaces dans Le Monde, le développement de l’habitat intergénérationnel.

Cour intérieure de la coopérative Kalkbreite à Zurich © Bub37 (CC BY-SA 4.0)

Récompensé par le Grand Prix européen de l’innovation Le Monde-Smart Cities en 2017, son concept peine, en dépit de nombreuses marques d’intérêt, à se concrétiser et notamment, à trouver des investisseurs. Plutôt que de segmenter les déplacements en fonction des activités et des heures de la journée, le spécialiste préconise la conception de bâtiments au sein desquels vivent plusieurs générations.

« Chaque foyer dispose d’un espace privatif pour dormir, se laver, cuisiner et manger. Les habitants ont également accès à 1 600 m² d’espaces supplémentaires et mutualisés au sein de l’îlot. Ils peuvent donc se déplacer, bénéficier d’une terrasse pour profiter du soleil deux heures par jour, réserver une salle pour organiser une fête, faire du sport, accueillir une association, [...]. Le principe est de proposer des lieux multi-usages : une pièce avec des livres peut servir de bibliothèque mais aussi de lieu pour donner des cours de maths, regarder un film, travailler ou dormir. » Et Eric Cassar de poursuivre :

« Les architectes ont tout intérêt à travailler sur la notion d’espace-temps et non plus simplement d’espace. »

Si pour le moment ces projets se font rares en Europe, ils ont pourtant prouvé leur capacité de résilience et une forme de modèle coopératif intelligent selon l'architecte Valentin Bourdon, architecte et chercheur au Laboratoire de conservation et construction de l’EPFL interrogé par le quotidien suisse Le Temps. « Ces projets coopératifs permettent de maintenir le vivre ensemble autour d’équipements collectifs facilitant les réseaux de solidarité », détaille-t-il.

De tels exemples pourraient aussi faciliter l’avènement du modèle de la ville du quart d'heure, concept phare de société durable porté par la maire de Paris Anne Hidalgo. « On en a par ailleurs découvert les bienfaits avec un temps ralenti, moins de pollution, moins de congestion, considère l’architecte. Il faudrait trouver un moyen de conserver certains aspects de cette ville de la proximité. Car dans une société qui valorise l’hyper-mobilité, la mise en arrêt aura été l’occasion de poser un regard plus soigné sur les choses qui nous entoure. » Affaire à suivre donc.

Marie Crabié
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