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EntretienAlors que l'architecture du quotidien était mise à l'honneur à l'occasion des Journées Nationales de l'Architecture, nous avons souhaité questionner cette notion avec ceux qui l'imaginent, la conçoivent, la réalisent. Mais quelle forme doivent prendre nos logements, nos commerces et nos bureaux à l'heure où les crises à répétition bousculent nos vi(ll)es ? Réponse avec Dominique Gauzin-Müller, architecte et universitaire, co-rédactrice du Manifeste pour la Frugalité heureuse et créative.
Portrait Dominique Gauzin-Müller © Jörg-Martin Müller
Portrait Dominique Gauzin-Müller © Jörg-Martin Müller
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Architecte et universitaire, Dominique Gauzin-Müller est l'une des trois auteurs du Manifeste pour la Frugalité heureuse et créative publié en janvier 2018. Ce texte militant appelle à un sursaut des acteurs de l'architecture pour imaginer des modes de construction alternatifs «aux visions technicistes, productivistes, gaspilleuses en énergie et en ressources de toutes sortes». Une alternative qui, selon Dominique Gauzin-Müller, doit être avant tout collective et imaginée avec les usagers à partir des particularités du territoire. Entretien*.

tema.archi : Comment définiriez-vous l'idée du «geste architectural» ?

Dominique Gauzin-Müller : Le geste architectural est avant tout une posture : celle de l’architecte sûr de lui, qui souhaite laisser une marque de son «génie». Cet architecte réalise un premier dessin et attend des acteurs qui travaillent avec lui qu'ils mettent tout en œuvre pour concrétiser ce dessin. Cette époque est dépassée. Un architecte est avant tout au service de la société. Bien sûr, on peut être fier de son projet, mais en restant modeste et en valorisant le travail des autres acteurs.

Pensez-vous que le geste architectural et la frugalité soient incompatibles ?

L'architecture frugale suppose une humilité par rapport à l’environnement du projet et à ses usagers, qui ne me semble pas compatible avec le «geste» d'un seul concepteur. Le concept de frugalité reflète la volonté de co-construire un projet avec l’ensemble des parties prenantes. Cela exige de les écouter avec bienveillance et d'accorder une grande importance à la concertation. Les réalisations communes des co-auteurs du manifeste, l'architecte Philippe Madec et l'ingénieur Alain Bornarel, comme le centre œnotouristique Viavino à Saint-Christol, montrent bien qu'un bâtiment frugal est porté par l'enthousiasme suscité autour d'un projet répondant aux besoins du territoire qui l'accueille.

De nombreux architectes pensent que leur rôle se situe dans le fait d’apporter du « beau » à la ville, qu’en pensez-vous ?

On peut — et même on doit ! — apporter de la beauté dans la ville. Mais la concertation n'est pas incompatible avec la réalisation de bâtiments d'envergure, emblématiques et magnifiques ! Je connais bien des bâtiments frugaux dont l'esthétique est internationalement reconnue, comme ceux de la jeune architecte allemande Anna Heringer. Cette pionnière d'un nouveau vernaculaire, lauréate d'un des prix 2020 des femmes architectes, défend deux idées qui me semblent décisives : «L’architecture est un outil pour améliorer la vie» et «La beauté n’est pas un privilège de riches».

Un bâtiment frugal est inspiré par le génie du lieu pour que ses usagers puissent se l'approprier. Il valorise les ressources disponibles à proximité et permet parfois de relancer, voire de créer une filière locale avec des matériaux biosourcés ou géosourcés. Il existe en France de nombreuses écoles, salles de sports et bibliothèques en bois avec une isolation en paille et parfois des murs en terre crue. Leur consommation d'énergie est souvent si faible qu'elle peut être couverte par les panneaux solaires situés en toiture.

Vous parlez beaucoup de l’importance de la concertation dans les projets…

Le partenariat entre l’architecte et l’usager est essentiel. Je pense notamment au Vorarlberg, une petite région située sur les rives du lac de Constance, en Autriche, qui est considérée comme l’une des plus à la pointe pour la transition écologique, le développement économique et la qualité de vie. Chaque année, des dizaines de milliers de professionnels du monde entier viennent y découvrir ses bâtiments écologiques, souvent construits en bois.

Maison Rauch en pisé (terre compactée) à Schlins, Vorarlberg, Autriche - Arch. Martin Rauch © Dominique Gauzin-Müller

Ce qui fait le succès du Vorarlberg, c’est que les architectes s’y sentent complètement au service de leur maître d’ouvrage. D'ailleurs quand on y visite les bâtiments, on voit que les architectes et leurs anciens clients ont tissé des liens amicaux, et on sent leur confiance mutuelle. Les projets ne sont pas pensé «d'en haut» par une seule personne, mais co-construits dans une ambiance bienveillante. Cette attitude change tout.

On parle beaucoup de frugalité dernièrement. Est-ce qu’au sein du Mouvement pour la frugalité heureuse et créative formé à partir du Manifeste lancé avec Alain Bornarel et Philippe Madec en 2018, vous avez vu grossir vos rangs ?

Oui, très largement : le manifeste a déjà été signé par plus de 10 700 personnes. Nous ne nous attendions pas à un tel succès ! À l'origine, nous avons écrit ce texte car nous ressentions un «ras-le-bol» face à l'inaction ambiante, alors que la crise écologique met en péril la survie de l'humanité. Outre l'afflux de signatures et de nombreux soutiens, nous avons eu la joie de voir la création spontanée d'une trentaine de groupes locaux, en France et à l'étranger, qui se développent de manière autonome. Nous sommes aussi ravis de voir qu'autant de jeunes s'approprient ce projet.

Si la frugalité est aujourd'hui de plus en plus évoquée, c'est aussi parce que nous avons évolué sur l'aspect esthétique des bâtiments. Ce qui était considéré comme «sexy» il y a 10 ans, ne l'est plus forcément aujourd'hui, car on se soucie davantage des impacts sociaux et environnementaux. Il existe désormais de nombreux architectes qui combinent avec talent tous ces aspects selon une approche holistique. Regardez les maisons de santé du collectif StudioLada, les logements sociaux et les équipements publics de Boris Bouchet ou de Simon Teyssou, etc.

Si certains jettent la pierre au mouvement moderne pour son héritage architectural, vous n'en faites pas partie... 

Le mouvement moderne a essayé de résoudre les problèmes de son époque avec les connaissances et les moyens de son époque. Répondant à l'exode massif des populations rurales qui venaient chercher du travail dans les grandes villes, il leur a offert un confort qu'elles n'avaient pas avant.

Le béton apparaissait alors comme un matériau miracle, permettant de construire rapidement et à faible coût les millions de logements nécessaires. Aujourd'hui, outre la raréfaction du sable et des agrégats, nous savons que la production du ciment est responsable d'environ 8% des émissions de gaz à effet de serre, soit 3 fois plus que le transport aérien. Le béton est trop précieux pour l'utiliser dans des ouvrages dans lesquels il pourrait être remplacé par d'autres matériaux. Ce qui est vraiment écologique, c'est d'utiliser la juste quantité du bon matériau au bon endroit.

L'architecture frugale valorise les matériaux de l'architecture vernaculaire (bois, terre, pierre, paille, etc.) en cherchant un équilibre entre tradition et modernité. L'historien de l'architecture Kenneth Frampton est très éclairant à ce sujet : «Le régionalisme critique devrait adopter l’architecture moderne pour ses qualités universelles de progrès, mais accorder plus de valeur au contexte géographique: topographie, climat et lumière (…) L’accent devrait être mis sur le ”tectonique” plus que sur la scénographie, sur le sens tactile plus que sur le visuel.»

*Issu d'une discussion retranscrite a posteriori, cet entretien a fait l'objet de nombreuses corrections de la part de Dominique Gauzin-Müller.

Marie Crabié
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